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Lona aux yeux rouges

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Conte raconté par l’Enfant

Lona a 4 ans, un visage rond et coquin. Faire des bêtises la fait beaucoup rigoler. Mais Lona a un secret : quand elle se met en colère, elle gonfle, elle enfle, elle enfle, elle enfle… Plus elle est énervée, plus elle gonfle. Le problème est qu’elle s’énerve toute seule, comme ça, sans raison, pour un oui, pour un non.

L’autre jour, elle a failli blesser Nola et a cassé la cuisine. Lona avait cru que Nola avait eu plus de dessert qu’elle (alors que ce n’était pas le cas du tout) ! Une boule de colère a explosé dans son corps en une vague de chaleur. Elle s’est mise à gonfler, enfler, enfler, enfler et à crier : “C’est pas juste ! Nola a eu la plus grosse part !”. Elle a triplé de taille !

Maman a dû compter les desserts pour montrer à Lona que les parts étaient vraiment égales. Mais ce n’était pas fini. Oh non ! Lona avait tellement enflé de colère que sa tête frottait le plafond ce qui lui faisait mal alors elle s’énervait encore plus… Et elle gonflait encore et encore. Elle a failli écraser Nola coincée sous elle. Heureusement Papa est arrivé, lui a fait un câlin et chanté une belle berceuse. Elle a dégonflé en se calmant doucement, gentiment.

Lona ne savait pas pourquoi elle s’était mise en colère comme ça. Elle se souvient juste de cette boule qui explose… Elle savait que sa famille était fâchée contre elle. Elle aussi était fâchée contre elle alors elle comprenait.

Elle se rappela de son livre favori: celui avec les pirates sans famille qui partaient à l’aventure. Elle allait faire pareil : s’engager sur un bateau pirate puis retourner à sa maison. A la fin, elle rentrerait avec un masque comme ça ils ne la reconnaîtront pas et elle leur dira qui elle est quand même après une aventure formidable avec eux et ça sera bien. Oui ça sera bien. Très bien même.

Alors elle a préparé son sac avec des gâteaux de petit déjeuner, son doudou et des affaires de plage puis elle est partie vers le port pour chercher un bateau pirate. 

Ce qu’elle ne pouvait pas savoir est que sa famille la cherchait partout depuis sa disparition. Elle avait déjà marché presqu’une heure mais ça ne se passait pas du tout comme dans l’histoire : il ne lui était rien arrivé encore. Pas de loup, pas de monstre ou de sorcière… Jusqu’à ce qu’un petit oiseau se pose près d’elle. Un gigantesque aigle lui tournait autour. Et il était énorme. Plus grand qu’un buisson ! Il en avait après Lona aussi. Il voulait qu’elle lui donne le petit oiseau…. Lona avait un peu peur. Pas comme dans les livres.

L’aigle fonça sur elle et la piqua avec ses serres. Instinctivement, Lona gonfla, enfla, enfla, enfla jusqu’à dépasser les arbres et l’aigle s’enfuit. Elle s’était mise en colère. Et l’oiseau se transforma en Nola !

“Je t’ai trouvé, tu m’as sauvé… Merci”

“Tu étais un oiseau ??”

“Nous te cherchons partout ! Tu es ma sœur. Je t’aime ! Dans notre famille, on a des pouvoirs magiques quand on a des émotions. Moi, je me transforme en oiseau quand je suis triste (et je l’étais avec ta disparition). Maman se transforme en eau quand elle a faim. Papa court très vite quand il pleure. Et toi, tu gonfles. C’est le secret de notre famille. On voulait te le dire quand tu serais plus grande. J’aurais dû t’en parler plus tôt. Pardonne-nous”

Lona était d’accord pour rentrer. Elle avait enfin trouvé sa place. Tout allait aller bien. Elle rentra chez elle avec Nola en se disant que demain sera bien et après-demain sera mieux.

Rapport psychiatrique

Rappel du contexte 

Célia prétend s’appeler Lona et pense que cette histoire à l’évidence inventée est vraie.

Nous allons analyser cette histoire pour démonter les ressorts psychologiques de Célia et proposer un traitement.

1. Dualité Lona/Nola

   La création du personnage de Lona, anagramme de Nola, révèle un mécanisme de dissociation profond. Lona représente une version idéalisée et infantilisée de Nola, figée à l’âge de 4 ans, possiblement l’âge de sa sœur décédée. Cette projection permet à Nola de revivre les événements traumatiques tout en maintenant une distance psychologique.

2. Le gonflement comme manifestation de la culpabilité

   Le pouvoir de Lona de “gonfler” lors de crises de colère symbolise l’explosion émotionnelle liée à l’événement traumatique. Le fait que ce gonflement soit décrit comme dangereux pour les autres membres de la famille (presque écraser Nola) indique une culpabilité profonde liée à la mort de sa sœur.

3. La destruction de la cuisine

   Cet élément du récit représente la destruction métaphorique de la structure familiale suite au drame. La cuisine, souvent symbole du cœur du foyer, devient le lieu de l’incident traumatique dans la réalité reconstruite de Nola.

4. La transformation de Nola en oiseau

   Dans le récit, la sœur Nola se transforme en oiseau, symbole classique de l’âme ou de l’esprit. Cette métamorphose est la mort de la sœur de Célia, transformée en une entité fragile et éthérée. Le fait que Lona “sauve” cet oiseau d’un aigle prédateur pourrait être une tentative inconsciente de “sauver” sa sœur, révélant un profond sentiment d’impuissance face à l’événement réel.

Pour rappel, personne ne sait qui l’a tuée. On l’a trouvée chez elle le crâne fracassée, ses parents morts et Célia était la seule survivante.

5. Les pouvoirs familiaux

   L’attribution de pouvoirs magiques à chaque membre de la famille révèle la perception de Nola des réactions familiales face au trauma :

  • La mère qui devient eau : liée aux larmes incessantes, à l’émotion qui submerge.
  • Le père qui court vite : la fuite émotionnelle ou l’incapacité à faire face au drame.
  • Nola/oiseau : la transformation en une créature vulnérable, représentant la fragilité de la vie.

6. Le voyage et le retour

   Le départ de Lona de la maison et son retour ultérieur symbolisent le processus de dissociation de Nola. Le “bateau pirate” est une fuite dans un monde fantaisiste, loin de la réalité douloureuse. Le retour, quant à lui, exprime un désir inconscient de Nola de “revenir” à la réalité, bien qu’elle en soit actuellement incapable.

Diagnostic clinique

L’absence totale de reconnaissance de la réalité de la mort de sa sœur, remplacée par cette narration fantaisiste, indique un déni profond et une incapacité à faire face à la perte. La transformation de sa sœur en oiseau dans le récit permet à Nola de maintenir sa sœur “en vie” dans son monde intérieur, évitant ainsi la douleur insupportable de la perte.


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